Ce qu’il y a de bien avec certains enfants, c’est qu’ils ne grandissent jamais. C’est le cas de ma moitié, qui semble toujours refuser de grandir…
Mais ce qu’il y a de moins bien avec les enfants, c’est que ça fait toujours des caprices…

Par exemple, par un beau samedi après-midi pluvieux comme on les aime (parce que c’est la meilleure excuse imaginable pour passer la journée entre fourneaux et salon !), ma moitié s’est mis en tête qu’elle voulait un dîner sucré… Parce que, d’après elle, on avait déjà déjeuné copieusement (alors qu’il ne s’était agi de rien de plus que d’un petit salé aux lentilles…), et qu’elle n’avait pas vraiment assez faim pour dîner, mais que bon, se passer de dîner n’est jamais une excuse suffisante pour se passer de dessert, alors autant dîner sucré ! Logique imparable…
Et le pire, c’est que pour faire peser ses arguments, la bougresse s’est mise à brailler dès 17h qu’elle avait faim et qu’elle se serait bien fait un bon gros gâteau pour le goûter. Oui, celle-là même qui prétendait n’avoir plus assez d’appétit pour dîner changeait d’avis en quelques instants pour réclamer un repas supplémentaire pour patienter avant le soir… Ah, les enfants !
Mais bon, étant moi aussi capable d’être têtu comme un gosse, je me suis d’emblée mis en tête que je ne cèderais pas à ses caprices ! Na !

Espérant gagner quelques instants de répit dans cette nouvelle guerre des boutons, je la joue donc stratégique : je lui demande de chercher dans nos bouquins ce qu’elle aimerait préparer, en me disant qu’un peu de lecture la distraira et finira peut-être par lui faire oublier son caprice initial. Elle file donc ouvrir un livre de goûters à l’anglaise qu’on lui avait offert récemment, et, à peine 5 minutes plus tard, elle revient me voir en me montrant la page des Chelsea Buns (globalement, la même chose que des Cinnamon Buns, mais fourrés aux raisins et aux pommes), et en gesticulant à qui mieux mieux pour qu’on se lance au plus vite dans la préparation. Comme stratégie de diversion, on a connu plus réussi, je vous l’accorde…
Pour la contrer, je ne peux même pas jouer la carte du « on n’a pas tous les ingrédients », parce qu’il n’y a besoin de rien de bien particulier… Tout ce que je peux faire, c’est jouer sur sa faim subite, en lui faisant remarquer qu’il faut au moins 2h d’attente pour que la pâte lève, au moins 30min de plus pour la préparation, et que ça ne sera donc jamais prêt pour le goûter.
Pendant un instant, face à sa mine déconfite, j’ai presque cru que j’avais réussi à mettre fin à son caprice. Mais c’était sans compter sur l’incroyable répartie dont font généralement preuve ces petites bêtes là ! Car l’instant suivant, son visage s’était rhabillé d’un immense sourire, et dans un regard pétillant, elle m’annonçait déjà sa solution : « C’est pas grave, on n’a qu’à faire un crumble ! ». Soit. Celle-là, vraiment, je risquais pas de la voir venir…

Heureusement, moi aussi, quand il s’agit de bouffe, mon cerveau fait des associations un peu sorties de nulle part… Et quand elle m’a dit « crumble », je ne sais pas trop pourquoi, mais ça m’a rappelé tous les trucs que mon père nous avait apportés quelques semaines avant. Et ça m’a permis d’attaquer mon adversaire tout en finesse, en lui faisant croire que je rentrais dans son jeu, puis en enrichissant sa proposition pour la lui rendre encore plus alléchante, avant de retourner subtilement la situation à mon avantage…
« Oui, un crumble, c’est pas une mauvaise idée ! En plus on pourrait mettre des éclats de noisettes dans la pâte, ça irait super bien ! Et même un peu de noix et d’amandes ! ».
En face de moi, je sens le cœur de mon adversaire qui palpite de joie…
« Mais c’est dommage d’utiliser les pommes pour ça… »
Petit instant de doute dans son regard…
« … On ferait mieux de les garder pour faire des Chelsea Buns pour demain midi, avec nos invités ! »
Son sourire m’indique que j’ai regagné sa confiance. Je peux continuer à dérouler ma stratégie…
« À la place, on pourrait peut-être utiliser la courge butternut, ça irait super bien en crumble avec les noisettes ! »
Là, elle jubile tellement qu’elle peine à contenir son excitation et à rester en place. C’est le moment de sortir l’attaque ultime !
« Par contre, si on fait ça, c’est plutôt un plat de dîner qu’un goûter, donc on se le fait pour ce soir, ça te va ? »
Et pan. Impossible pour elle de dire non à une telle proposition après s’être mis l’eau à la bouche à l’idée du plat ! L’adversaire gît à terre, prêt à reconnaître sa défaite… Mais malheureusement, elle est trop têtue pour s’avouer vaincue. Dans un regard noir (qui dit « oui, tu m’as eue, mais je t’entraînerai dans ma chute ! »), elle me lance donc : « D’accord pour le crumble au dîner. Mais je te rappelle que dans un couple, il faut savoir faire des compromis ! Alors on fera les Chelsea Buns en plus du crumble ! ». Ponctué d’un petit sourire espiègle, c’est imparable…

Je me suis donc lancé dans la préparation des Buns (que je ne détaillerai pas ici), en profitant des temps de levée de la pâte pour cuisiner le crumble…
D’abord, j’ai mis à revenir un oignon dans un peu de saindoux, et j’ai déglacé la poêle avec un fond de bouillon de poulet dès que ça a commencé à accrocher. J’ai ensuite ajouté la courge butternut pelée, épépinée et coupée en dés, puis j’ai couvert et laissé mijoter une bonne demi-heure à feu doux.
Pendant ce temps, je me suis amusé à casser des noisettes (à la pince, toujours, à défaut de meilleur ustensile à disposition…), jusqu’à en avoir une bonne poignée que j’ai mélangée à une petite poignée de cerneaux de noix et d’amandes émondées. Jusque là, pas de problème.
Les choses se sont un peu compliquées quand j’ai voulu broyer le mélange, pour avoir des éclats de fruits secs un peu plus petits. Parce que sans mortier, c’est pas forcément évident. J’ai commencé à faire ça à la main, mais j’ai vite réalisé que ça me prendrait longtemps, pour un résultat pas particulièrement concluant. Puis j’ai eu l’idée lumineuse de tout mettre au fond du plat que j’allais utiliser pour le crumble, et de les écraser en faisant rouler un bocal dessus. L’avantage de le faire dans le plat, c’est que ça part pas dans tous les sens. Et mieux encore, c’est qu’avec l’huile que rendent les fruits secs quand on les écrase, ça parfume un peu le fond du plat, et ça évite d’avoir à le beurrer après !
Ensuite, histoire que ça ressemble un peu plus à une pâte, j’ai pris une grosse poignée de farine, j’y ai incorporé du beurre jusqu’à ce que ça ait à peu près une consistance de pâte à crumble, et j’ai mélangé ça à mes fruits secs broyés. Enfin, histoire de rester dans les noix, j’ai parfumé le tout avec un peu de muscade.
Entre temps, la courge avait fini de précuire (les cubes étaient fondants, mais se tenaient encore bien). Je l’ai versé dans mon plat, recouverte avec la préparation pour la pâte, saupoudré d’un peu de parmesan râpé pour que ça gratine, et c’était prêt à enfourner pendant une petite vingtaine de minutes à 200°C.

Crumble Butternut - noisettes

Crumble Butternut – noisettes

Et quand il a été l’heure de passer à table, on a à peine mangé une part de crumble chacun, et on était déjà repus… Pourtant, c’était vraiment excellent (le côté un peu sucré-salé, le mélange entre le fondant de la courge et le croquant des fruits secs, …). Mais mine de rien, c’est quand même des ingrédients qui calent ! Comme quoi ça valait pas vraiment la peine de faire chacun un gros caprice au sujet du dîner du jour… Mais du coup, le lendemain, on a eu double ration de Chelsea Buns le matin, et rab de crumble le soir ! Comme quoi ça valait quand même un peu la peine, finalement…
Chelsea Buns

Chelsea Buns