Quand j’étais petit, on allait tous les ans passer une semaine en Italie chez la famille de mon père. Et là-bas, j’ai toujours cru qu’une de ses tantes était une magicienne…

Déjà, elle parlait relativement peu, et paraissait toujours extrêmement calme et sereine, malgré toute l’agitation qu’il pouvait y avoir autour d’elle. Un peu comme si elle vivait dans un monde à part, une autre dimension…
Ensuite, sa cuisine sentait toujours divinement bon. Je serais incapable de décrire cette odeur caractéristique qu’elle avait, tant c’était un mélange de mille bonnes choses. Mais je sais que cette odeur avait le pouvoir de me transporter, de me faire sentir comme si j’étais envoyé dans une autre dimension où tout était beau et tranquille. Probablement la même dimension où vivait cette grand-tante…
Enfin, je n’ai jamais rien vu d’autre dans sa cuisine qu’une petite bouilloire sur la cuisinière (le genre qu’on laisse là en permanence pour humidifier un peu l’air ambiant). Même les jours où elle préparait de grands repas, avec toute une enfilade de plats pour une dizaine de personnes, la cuisine n’avait jamais l’air ni encombrée, ni sale. Comme si les plats sortaient de nulle part. Pourtant, l’odeur de la cuisine était toujours teintée de l’odeur de préparation de tous ces plats. C’est juste qu’on ne les voyait jamais. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné. Je vais rendre visite à cette grand-tante la semaine prochaine (c’est d’ailleurs un peu pour ça qu’en ce moment je parle beaucoup de l’Italie…), et j’espère avoir enfin l’occasion de percer son secret. Quoiqu’en y réfléchissant bien, j’espère plutôt ne jamais le deviner et garder intacte cette part de rêve et de magie que j’associe à elle et à sa cuisine.

Bref, tout ça pour dire qu’hier soir, alors que j’invitais deux couples d’amis, j’avais envie d’essayer de recréer moi-même une part de cette magie : que mes invités arrivent dans une maison qui sent bon, et qu’ils voient sortir des plats de nulle part.

Une des grandes questions, par contre, était de savoir quoi servir pour le plat principal. Je ne pouvais pas utiliser le four, beaucoup trop petit pour 6 convives, et j’avais envie de changer un peu des petits plats qui mijotent longtemps dans la cocotte. C’est finalement en allant manger un sandwich grec en ville que j’ai eu l’idée. Le p’tit grec où j’ai mes habitudes a toujours d’excellents poulets marinés, qu’il prépare une demi-journée à l’avance dans des petits tupperwares, et qu’il met à cuire 3 petites minutes avant de servir. Et pendant que ça cuit, il vient discuter et partager un verre ou un thé, comme ça on n’a pas le temps de se rendre compte qu’il y a quelque chose qui cuit derrière. Bref, un plat idéal pour ce que je recherchais !
La nouvelle question, ensuite, était celle du choix de la marinade. En fouillant un peu mes placards, j’ai essayer de répartir les ingrédients que j’avais à disposition par affinités. Globalement, ça m’a donné trois petits tas :
– un camp « indien » : garam masala, tandoori, yaourt, cardamome, piment, …
– un camp « asiatique » : sauce soja, graines de sésame, oignons, champignons, gingembre, …
– un camp « thaï » : lait de coco, coriandre, curry, gingembre, piment, citronnelle, citron, …
J’ai ensuite pris une pièce de monnaie, associé « indien » à « pile », « asiatique » à « face » et « thaï » à « ni pile ni face » (parce que c’est l’option qui me faisait le moins envie…), et je l’ai jetée en l’air pour procéder au tirage au sort. Je me suis alors entendu penser « pourvu que ça tombe sur face ! », donc j’ai choisi de faire ma marinade « à l’asiatique », sans vraiment tenir compte du côté sur lequel ma pièce était tombée…

J’ai donc haché finement deux oignons et deux gros champignons, que j’ai mis à mariner 3h dans la sauce soja, avec des graines de sésame (pour la quantité, c’était un peu à l’œil : jusqu’à ce qu’il y ait assez de sésame pour que l’ensemble soit joli). Pendant ce temps, j’ai préparé et mangé le repas du midi, et lancé la préparation du dessert et de l’apéritif (qui seront l’objet du prochain article…). Ensuite, j’ai découpé un kilo de filets de poulet en petits cubes (après avoir viré tous les nerfs qui restaient). Je les ai jetés dans la marinade, arrosés du jus d’un demi citron, saupoudrés d’une pincée et demie de gingembre en poudre (la première pincée était trop petite…), et je les ai laissés reposer tranquillement au frigo jusqu’au moment du dîner (soit pendant environ 4h).

Pendant ce temps, je suis allé dire bonjour à mon caviste préféré. Je lui ai décrit mon menu, je lui ai donné mon budget, et je lui ai fait confiance pour le choix du vin. Après sa minute de réflexion habituelle, il m’a tendu une bouteille de Côtes de Nuits 2007 (un vin de Bourgogne), et je l’ai cru sur parole quand il m’a dit que ça irait avec mon plat. Après tout, chaque fois que je lui ai fait confiance, j’ai toujours été agréablement surpris par des vins assez atypiques et se mariant à merveille avec le plat choisi.
De retour à la maison, j’ai ouvert la bouteille pour la laisser décanter, et je me suis rendu compte que je n’avais pas encore réfléchi à l’accompagnement. Je me suis tourné vers le frigo pour voir les légumes qu’il contenait, et je me suis retrouvé nez à nez avec la liste de courses de la semaine passée, où « boulgour » était écrit en gros et surligné. Oui, une des moitiés de notre couple avait envie de varier les sources de féculents et d’essayer ça. Mais du coup, je me suis dit que ça pouvait être un bon accompagnement pour mon poulet mariné (en tous cas, ça me dispensait de réfléchir plus longtemps à la question !). Surtout que sur le paquet, une recette de galettes au boulgour était donnée, et que ça s’avérait assez pratique pour être préparé à l’avance et gardé au chaud (ou bien refrit au dernier moment). Je m’y suis donc attelé : j’ai fait cuire 200g de boulgour, je l’ai mélangé avec 150g de farine, 10cl de lait, 2 œufs, du sel et du poivre, et j’en ai fait des galettes que j’ai fait frire à la poêle (la recette indiquait qu’il fallait aussi des herbes et du gruyère râpé, mais comme je préférais garder un goût plus neutre, je n’en ai pas mis). J’ai gardé ça à l’abri du froid et des regards, et il ne me restait plus qu’à tout ranger en attendant l’arrivée des invités.

Finalement, quand ceux-ci ont pointé leur nez, je n’avais plus qu’à :
– servir l’apéritif qui attendait sagement au frigo
– servir l’entrée qui attendait elle aussi au frigo (des poivrons marinés, préparés le matin), en mettant discrètement le poulet à cuire pendant que tout le monde était à table (cuisson à la cocotte, à feu moyen, comme ça le poulet reste moelleux, et surtout y a pas à venir surveiller : ça permet de rester tranquillement à table pour manger l’entrée !)
– aller chercher le poulet et les galettes (encore chaudes) et servir avec le vin (encore plus surprenant que ceux que le caviste m’avait conseillés avant, mais toujours aussi adapté au plat !)
– débarrasser et servir le dessert qui attendait à divers endroits…

L’objectif « magie » était donc globalement atteint : les invités ont été surpris par les plats (contenu de la marinade, nature des galettes…), n’ont rien vu traîner en cuisine (ce qui ne les a pas aidés à deviner de quoi étaient faits les plats !), et se sont régalés. Mieux encore, on a pu passer tout notre temps ensemble à table sans que je n’aie à faire 50 allers-retours en cuisine. Et ça, mine de rien, ça vaut tous les tours de magie du monde !

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