Il y a des jours comme ça où rien ne s’enchaîne comme il faut…

Déjà, quand on déballe les sacs du marché et qu’on y découvre un sac de betteraves, on se dit que les choses sont plutôt mal parties : on est deux à ne pas vraiment aimer ça, et aucun des deux n’ose donc avouer si c’est lui qui a décidé d’en acheter… Et puis bon, qu’est-ce qu’on peut bien faire avec des betteraves ? Parce qu’évidemment, ça nous rappelle toujours les vieux souvenirs des cantines du primaire (et éventuellement du collège) où on nous servait des cubes de betterave absolument infâmes, et où on nous punissait si on les finissait pas. Alors s’en cuisiner soi-même ? Non merci, sans façon ! Car même si on cherchait à la camoufler dans une salade au milieu de plein d’autres légumes, ce serait sans compter sur la fourberie de la betterave qui trahirait immédiatement sa présence en colorant tout de son rouge violacé immonde. Déjà que quand on la pèle, on en garde des traces plein les doigts, les couteaux, le plan de travail et les murs (oui, quand on fait ça salement, on y arrive !)… Mais bon, cela dit, les betteraves ne poussent pas que pour traumatiser les petits enfants dans les cantines, alors il doit bien exister des plats pour la mettre en valeur… Cherchons, cherchons !

Comme par hasard, dans le Metro (un des journaux gratuits) dont je finissais les mots croisés aux toilettes, il y avait, juste en dessous de ma grille, une recette de soufflés à la betterave ! Alléluia ! Ravie d’avoir une occasion de manger des soufflés (même si c’est à la betterave, ce qui ne la convainc qu’à moitié), ma chère et tendre se propose donc de nous préparer ça pendant que je m’occupe de cuire le poisson qu’on avait prévu au départ. Alors qu’elle commence à rassembler tous les ingrédients (et que j’ai éclaboussé tout le plan de travail avec mon poisson et un début de sauce à la diable), elle me demande gentiment si je pourrai lui battre les blancs en neige quand le moment viendra. Oui, à la maison, on aime faire les choses à l’ancienne, donc c’est moi qui manie le fouet ! Pour me punir de toujours oublier d’acheter un batteur électrique, y a rien de mieux ! Mais ce jour là, vraiment, j’ai pas envie. Et j’ai rien trouvé de mieux comme excuse que « de toute façon, on a même pas de ramequins pour les faire cuire, tes soufflés, donc faudra trouver autre chose ! ». La réponse ne se fait pas attendre : « mais qu’est-ce que tu veux faire d’autre avec ces ****** de betteraves ? »

Et là, je ne sais pas si à cause du choc d’entendre sortir un tel juron des chastes lèvres de ma douce moitié, ou à cause de la perspective de nous retrouver chaque jour de la semaine face à cette même question, mais ça m’a remis une terrible chanson dans la tête. Oui, il faut savoir que j’ai toujours des airs ridicules en tête : des refrains des tubes de l’été passé qu’on aurait préféré oublier, des extraits de chansons d’il y a vingt ans qu’on aurait préféré qu’elles n’existent jamais, des paroles de chansons paillardes qu’on aurait préféré que je ne chante pas à tue-tête devant n’importe qui… Bref, je suis sûr que je serais capable de faire craquer n’importe qui rien qu’en chantant tout ce qui me passe par la tête à haute voix ! Surtout quand, comme ce jour-là, je retrouve une chanson qui m’avait tenu pendant plusieurs mois avant que je parvienne à l’oublier. Une chanson qui fait :
Lundi, des patates,
Mardi, des patates,
Mercredi, des patates,
Jeudi, des patates,
Vendredi, des patates,
Samedi, des patates aussi.
Et le dimanche,
Jour du seigneur,
Mais quelle chance !
Des pommes vapeur !

Bref, tout ça pour dire que cette chanson m’est soudainement revenue à l’esprit, comme ça, d’un coup. Ne voulant pas énerver ma moitié outre mesure, j’ai préféré m’abstenir de la chanter à voix haute. Cependant, ça ne m’a pas empêché de répondre machinalement à sa question : « on est dimanche, t’as qu’à les faire avec des patates ! ». Et donc, pendant que je continuais de préparer mon poisson en fredonnant cette douce chanson dans ma tête, ma moitié a mis les betteraves à cuire avec des patates, pour nous en faire une purée.

Une fois le poisson prêt avec sa sauce à la diable, on a laissé la purée finir de cuire pour se mettre à table. Et à la première bouchée de poisson, j’ai eu une illumination ! Le bouquin de recettes suédoises ! J’y avais vu une recette de poisson sauce betterave, que j’avais été curieux d’essayer. C’était pour ça que j’avais voulu acheter du poisson et des betteraves, d’ailleurs. Mais ça m’était complètement sorti de la tête… Oui, les bonnes idées y restent nettement moins facilement que les mauvaises chansons…

Mais bon, là, après le poisson, ni elle ni moi n’avions vraiment faim de betterave, et ni elle ni moi n’avons osé goûter à cette bouillie violette… On s’est regardé longuement dans les yeux, avant de se dire que ce serait quand même dommage de jeter de la nourriture. Même des betteraves. Et qu’avec un peu de chance, ça nous ferait plus envie le soir, une fois refroidi.

Le soir venu, donc, on sort la purée du frigo. On y jette un peu de cumin, quelques feuilles de menthe qui traînaient sur la table, une pincée de sel, un peu de piment, le jus d’un demi citron, un peu d’ail. Bref, tout ce qui pouvait contribuer à rendre la chose moins mauvaise, à camoufler le goût de la betterave et nous faire oublier ce qu’on s’apprêtait à aller manger dans le noir. Et au moment de goûter pour vérifier si cet assaisonnement sommaire remplissait bien son rôle, à notre grande surprise, on n’a pas trouvé ça mauvais. Même si le goût de la betterave était encore présent ! Pire encore, on a même trouvé ça bon ! Pas au point de courir au marché pour acheter des nouvelles betteraves et en préparer plus, faut pas abuser non plus (de toute façon, il était trop tard : il aurait fallu aller réveiller un agriculteur pour lui en acheter…). Mais on a quand même trouvé ça suffisamment bon pour se dire que c’était à réessayer, un jour.
Comme quoi des fois, même quand tout commence mal et tourne de mal en pis, on peut toujours garder l’espoir d’un happy end !

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