Je plains les gens qui n’ont jamais connu les joies de la cuisine partagée, que ce soit en résidence universitaire, en colocation, en voyage, ou n’importe où ailleurs. Bon, bien sûr, c’est pas facile tous les jours : il faut décider de qui fait les approvisionnements, surveiller que chacun fait bien sa vaisselle et son tour de ménage, définir ce qui est « produit commun », et s’assurer que personne ne vienne piquer dans nos provisions personnelles.
Mais une des grandes joies du partage de cuisine (outre le fait de pouvoir partager des recettes et des bons moments), c’est les départs en vacances. Surtout quand on est le dernier à partir. Parce qu’il y a toujours au moins une personne qui oubliera de finir ses denrées périssables et qui vous dira « Bon, je pourrai pas tout manger, je te laisse en faire ce que tu veux ! ». Certes, quand on vous dit ça, c’est rarement pour vous laisser du caviar, une douzaine de langoustines ou une bouteille de champagne. Mais la diversité des ingrédients permet parfois d’inventer quelques recettes sympathiques.

Il y a quelques années, au moment des vacances de Noël, on m’avait donc laissé, entre autres choses :
– 2 filets de dinde
– des oranges presque bonnes à jeter (mais que je soupçonnais d’être bio, connaissant la personne qui me les avait laissées)
– un demi citron
– un fond de bouteille de vin blanc (une dizaine de cl)
– un demi-paquet d’amandes effilées
– un fond de bouteille d’Orangina (une vingtaine de cl)

Compte tenu de l’état des oranges et du vin (ouvert depuis une durée indéterminable), et du fait que je ne boive presque pas de boissons archi-sucrées, j’ai été tenté de me poêler les filets de dindes et de jeter le reste. Sauf que je déteste mettre à la poubelle des choses encore potentiellement comestibles. J’ai donc fait un rapprochement rapide entre « vin et ingrédients presque pourris » et « marinade » (le principe de la marinade étant à la base, rappelons-le, de laisser macérer dans du vin et des condiments des ingrédients que l’on souhaitait conserver).
Ni une ni deux, je mélange donc mon fond de vin, mon fond d’Orangina, un peu de jus de citron, et le zeste râpé d’une orange. J’y ajoute une bonne pincée de piment de Cayenne et deux bonnes pincées de gingembre (les épices aussi, ça aide à conserver et à désinfecter, paraît-il !), et j’y mets à mariner mes filets de dinde (coupés en petits morceaux) pendant une bonne demi-journée.

Le soir venu, j’ai mis à cuire des petites patates (pour l’accompagnement). Ensuite, comme pour beaucoup de plats que je prépare, j’ai fait dorer un oignon et une échalote dans une bonne noix de beurre (ou mieux, de saindoux, de graisse de canard, ou d’huile d’olive parfumée, mais ce jour-là, je n’avais rien de tout ça sous la main). Au moment où d’habitude j’arrose de bouillon (juste avant que ça commence à cramer), j’ai ajouté les quartiers d’une orange et le jus d’une autre, et j’ai laissé revenir le temps que tout le jus s’évapore. Et là, l’odeur des oignons qui caramélisent avec le jus d’orange, c’est tout simplement divin ! C’était tellement bon que j’en ai pleuré ! (bon, l’âge et la force de l’oignon ont certainement aidé un peu, j’avoue…).
Evidemment, en me voyant si ému pour autre chose qu’elle, ma dinde m’a fait une petite crise de jalousie. Alors je l’ai passée elle aussi à la casserole (enfin, à la poêle), avec sa marinade et un cube de bouillon de volaille (à défaut d’avoir encore du fond de bouillon maison au congélateur, ou au moins de retrouver le sel…). Pour éviter qu’elle me reproche encore de ne pas m’occuper d’elle, je la remuais un peu de temps en temps, en baissant un peu le feu pour pas qu’elle ait trop chaud. Et un petit quart d’heure plus tard, elle en avait pour son compte, les patates étaient cuites, et on était tous prêts à passer à table !

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